La fête de la Saint Vincent

Florissante à Mardié depuis le Moyen-âge jusqu’au milieu du XXe siècle, la vigne a très profondément marqué la vie du village et, comme dans toutes les régions viticoles, Saint Vincent (le bien nommé “patron” des vignerons, vin-sang) y était célébré au cœur de l’hiver, le 22 janvier. Malgré la quasi disparition du vignoble, la tradition a été maintenue vivante à Mardié grâce à la Société de Saint Vincent et cette fête reste aujourd’hui profondément originale et chaleureuse. Le sens initial a sans doute évolué, mais c’est une tradition qu’il convient de connaître et de perpétuer.











Un saint d’histoire et de légende

Vincent est né en Espagne à la fin du IIIe siècle. Diacre de l’évêque Valère de Saragosse. Il subit le martyr lors des persécutions de Dioclétien et meurt le 22 janvier 304 – d’où le jour de sa fête. Il est généralement représenté avec la palme du martyr, mais aussi avec des grappes de vigne et est devenu le patron des vignerons – probablement à cause de la consonance de son nom : vin-sang. Au-delà de son existence historique et de son martyr avéré, plusieurs légendes entourent sa vie et sa mort, qui cherchent à expliquer ce patronage, notamment celle-ci : il aurait été martyrisé sur la maie d’un pressoir, d’où son sang aurait coulé à la place du vin…

Quoi qu’il en soit, depuis le Moyen-Âge, l’Église considère bien Saint Vincent comme le saint protecteur des vignerons. Aujourd’hui, il est encore fêté dans de nombreuses communes viticoles, dont, en Orléanais, à Bou (de façon “laïcisée”), à Chécy et à Mardié.

Une tradition originale :

À Mardié, la Société de Saint Vincent a été officiellement créée en 1890 pour promouvoir la solidarité entre les vignerons – on est alors en pleine crise du phylloxera. En 1938, de nouveaux statuts lui assignent comme rôle principal l’organisation de la fête. Mais celle-ci existait depuis bien plus longtemps, c’est certain, et probablement plus ou moins selon le même déroulé.

La fête dure deux jours : autrefois la veille et le jour même de la Saint Vincent, aujourd’hui le week-end qui précède le 22 janvier.

On a auparavant désigné, au sein de la Société de Saint Vincent, deux rois et deux reines et leurs “dauphins”, les monarques de l’année suivante. Le premier jour, donc le samedi matin maintenant, après avoir dignement célébré la fin du règne des anciens rois, les nouveaux se rendent dans les bois et abattent chacun, à la hache, un grand sapin (un pin, plutôt) dont on ne laisse que les branches sommitales et que l’on décore pour en faire un mât que les hommes portent jusqu’à une remorque.

Puis, quel que soit le temps, tout le village autrefois et, aujourd’hui, tous les membres de la société, “pique-niquent” autour d’un immense brasier où l’on fait griller force saucisses, andouilles, harengs, camemberts, galettes… avant d’y installer les casses où chaque famille vide une bouteille pour confectionner le vin chaud. Tout cela, bien sûr, avec musique et chansons : « Non, non, non, Saint Vincent n’est pas mort (bis) Car il chante encore (bis)…»











Après le partage de ce goûteux et réchauffant breuvage, l’on s’en va en procession chez les rois et reines de l’année pour y dresser les mâts – et partager une nouvelle et généreuse collation offerte par les souverains…







Le lendemain, c’est l’aspect plus sage et religieux qui (re)prend le dessus : procession dans le village, en costumes traditionnels, messe avec bénédiction du pain (sous forme “d’ovales”, des brioches) et du vin que l’on partage à nouveau. Autrefois, il y avait bal en soirée ; aujourd’hui, saynètes et jeux pour les enfants à la salle des fêtes clôturent les réjouissances.











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Hier et aujourd'hui, une tradition pleine de sens

C’est en fait un très ancien rite agraire qui est “rejoué” à Mardié tous les ans. Comme toute fête, la Saint Vincent consiste d’abord en une négation du quotidien, en un temps (limité) pendant lequel on s’affranchit des règles, on inverse les normes. Aller dans les bois, c’est quitter le territoire cultivé et ordonné de la paroisse (ou de la commune), c’est en gagner les marges sauvages, où le désordre est possible. Faire chauffer, faire cuire le vin, c’est l’envers de toute bonne pratique vigneronne, c’est, au sens propre, un sacrifice. Couper, porter, dresser un mât dans la terre, c’est un rite de fécondité remontant à la nuit des temps, tout comme banqueter en partageant ce que l’on a sacrifié.

Le lendemain, jour du saint, c’est le retour à la norme, c’est la christianisation de ce rituel quasi “païen“ : procession bien ordonnée de la communauté derrière des grappes et du vin, des gerbes et du pain, pour que le fruit du travail des hommes soit béni et (re)placé sous la protection divine. Tout rentre dans l’ordre, un nouveau cycle agraire peut commencer.

Aujourd’hui, bien sûr, la viticulture a disparu, mais la fête et, peut-être, le sens profond du rite demeurent. Le rendez-vous dans les bois, en plein hiver, reste une forme d’inversion du “normal”. Cette transgression (très raisonnable !) de l’ordre habituel, la convivialité autour du grand feu, les chants, la confection et le partage du vin chaud, donnent un caractère exceptionnel à cette Saint Vincent de Mardié. Le défilé du dimanche en costumes traditionnels, la messe suivie avec une grande ferveur, la distribution à tous les participants des “ovales”, sont de beaux moments de communion. La conscience partagée de maintenir ainsi et de faire vivre une tradition – au sens fort : ce que l’on transmet – participe à la création, à l’entretien d’un lien social qui fait parfois défaut dans nos villes.

Que vive longtemps la Saint Vincent de Mardié !